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©José-Marie BEL
Maison du Yémen
En ce temps-là, on ne parlait pas encore " bio ", à peine écologie, et personne ne dénonçait lalimentation industrielle du bétail. Mais, sans le savoir, je venais de frapper juste : le Professeur MONOD était déjà alerté contre ce qui se mettait en place dans les élevages intensifs. |
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Théodore MONOD sen est allé découvrir lautre rive. Ainsi, tout a une fin.
À force duser sa peau et ses yeux à la pierraille et au soleil, et dassécher son sang sur les innombrables pages de ses carnets, sa dépouille sera légère aux bras de ceux qui lont aimé. Que va peser son absence ? Les fervents du Paris-Dakar ont versé une larme, avant de reprendre leur périple ravageur.
Je le connaissais peu mais lui devais beaucoup. Son accueil au Muséum avait changé le cours de ma vie... |
| << ... Ah, mon pauvre ami, avec ma loupe, je peux reconnaître un lichen, pas un visage ! >> |
Décembre 2000 |
La dernière fois que je lai vu, lors dun hommage que ses pairs lui rendaient à la Sorbonne, le 11 avril 1997, il était arrivé des premiers dans lamphithéâtre. Je lui dis mon nom pour le saluer, il sourit : <<Ah, mon pauvre ami, avec ma loupe, je peux reconnaître un lichen, pas un visage !>> Toute sa vie attentif aux autres, il est peu probable quil ait gardé en mémoire les traits de tous ses visiteurs, dont la plupart étaient des quémandeurs comme je le fus la première fois.
Monté de son village du fond des garrigues à loccasion du Salon de lAgriculture, et porteur despoirs dune coopérative, le naïf que jétais en 1965 cherchait depuis des heures dans les couloirs du Muséum une porte ouverte où lon puisse répondre à ses questions.
Cétait le dédale des portes closes, ou lesquive des gens très occupés.
Assis sur les marches dun palier pour souffler un peu, jattirai lattention dune femme de ménage qui me conseilla " Monsieur Monod ", au fond du couloir, un bureau où je naurais pas eu lidée de frapper parce quil y avait écrit quelque chose comme <<Ichtyologie, pêches doutremer>>, alors que mon domaine était celui de la terre et des oiseaux. Je frappai. La voix qui répondit était impérative. Je compris immédiatement quil fallait aller à lessentiel. Lhomme regardait comme probablement au désert on regarde celui qui vient. Jignorais tout et jusquaux fonctions de celui qui mouvrait son bureau. <<Que puis-je pour vous ?
>> Il ne fallait pas se tromper de mot. Je dis le principal, la coopérative déleveurs, le besoin dinformations, le souhait de produire de la qualité
En ce temps-là, on ne parlait pas encore " bio ", à peine écologie, et personne ne dénonçait lalimentation industrielle du bétail. Mais, sans le savoir, je venais de frapper juste : le Professeur MONOD était déjà alerté contre ce qui se mettait en place dans les élevages intensifs. <<Cest bien ce que vous dites là ! mais je ne sais si cette maison (le Muséum) est le bon endroit pour trouver de laide
>>
Javais apporté dans un cartable, des photos, des dossiers, tout le trésor accumulé pendant des années dans lélevage où je travaillais sur des espèces et des races nouvelles. Tout en parlant, de la main je cherchais quelque document à montrer avant que lon me congédie une fois de plus.
Jétais en face dun chercheur, cette fois. Voyant mon geste, il demanda ce que je cachais dans la serviette, <<Vous demandez quon vous aide, mais quapportez-vous en échange ?>> Il y avait un peu de malice dans sa voix, de la curiosité, et déjà de la sympathie. Je lui montrai quelques photos, trois fois rien, jexpliquai la démarche
Il ne se moqua pas, <<Mettez tout ça par écrit, faites des fiches, commencez par noter tout ce que vous voyez au jour le jour, et revenez me voir. Vous tenez la matière pour un mémoire, mais il faut rédiger !>>
Avant décrire, il fallait apprendre. Cinq ou six ans plus tard, je frappais de nouveau à sa porte. Au terme de lentretien, le Professeur MONOD confiait à son collègue directeur du laboratoire dethnozoologie, Raymond PUJOL, le soin de mettre en forme un projet de recherche qui devait aboutir, quelques années plus tard, dans une thèse de doctorat.
<<Et consacrez-vous à létude des pintades, ce que vous avez déjà rassemblé est sans équivalent sur cet oiseau !>>
Je ne me le suis pas fait dire deux fois.
LE MARCHEUR PACIFIQUE
Au Muséum, jai pu rencontrer Pierre VERGER, Michel LEIRIS, Henri LHOTE, André LEROI-GOURHAN, Dominique ZAHAN, et dautres encore pour mon travail, mais rarement Théodore MONOD tant il m'impessionnait. La seule fois où jai osé lui parler longuement, cétait avant le départ dun cortège de manifestants opposés à la bombe atomique. <<Ah, voilà lhomme des pintades !>> Je remarquai quil arborait linsigne des " non-violents" , que lon était accoutumé à voir sur la poitrine des hippies en 68. Connaissait-il ce que représentait cette image ? Non, il ne savait pas au juste, ni moi non plus. <<La trace dune patte doiseau ?
lui suggérai-je. -Ah ? Tiens, fit-il en riant, une patte de pintade ? -Non, doutarde peut-être ! ou dautruche ?
-Ah, oui, Pourquoi pas
Personne nen sait rien
Faites une petite enquête là-dessus et venez me raconter la suite.>>
Il ne ratait pas une occasion dencourager la recherche !
Je nai pas tenu ma promesse. Le monogramme des non-violents demeure lun des innombrables projets en attente. Il y avait trop peu de matière sans doute, ou la cause nétait plus dactualité.
Pourtant, il faut toujours payer ses dettes, même si avec le temps la monnaie perd sa valeur. Théodore MONOD est mort sans rien abandonner de ses engagements, il aura porté jusquau dernier jour linsolite signe de la paix, quil avait fait broder sur un grand drap, au pied dune croix christique comme si cet emblème à trois branches en était la souche et la racine. Il réinventait lArbre de vie immémorial.
Cest ce blason qui recouvrira son cercueil pour le dernier voyage, comme un poêle sans cordons portant les armes dun frêle chevalier. Sur ce voile despérance, linsigne des contestataires, encadré des emblèmes représentant les grandes religions, lui tiendra lieu de suaire.
Étrange destin des images, après avoir été durant quelques décennies la marque des opposants à lordre établi, des non-violents, insoumis et libertaires, des porteurs du slogan "Faites lamour, pas la guerre ! ", ce monogramme dominait la dépouille du Professeur MONOD au cur dun temple très chrétien, entouré des ministres du culte et de la République.
Jaurai passé ma vie à vénérer les maîtres que je nai pas eus.
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